Depuis sa création, il y a quatre ans, la MIVILUDES, Mission de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, a accompli un travail remarquable, salué à de nombreuses reprises dans nos colonnes, mais malheureusement encore trop souvent ignoré du grand public. Mercredi, la MIVILUDES a émis son quatrième rapport, axé plus particulièrement cette année sur l’infiltration des administrations, des médias et des organismes de santé publique, via des sociétés de formation professionnelle qui n’hésitent pas parfois à servir de plateforme à l’espionnage du même nom.
De quoi aller voir de plus près la super-formation d’épanouissement personnel que vous propose votre patron en plein week-end....
"L’impétrant qui entre dans un mouvement de ce type, doit en premier lieu éliminer l’homme ancien forcément mauvais qui est en lui pour se reconstruire en un
nouvel humain, formaté selon les exigences du groupe et donc meilleur.
Ce qui n’allait pas bien dans la vie précédente du nouvel adepte était de sa faute. Il était donc coupable à son arrivée ; il sera coupable s’il ne se plie pas aux exigences du groupe pendant son appartenance au mouvement. Il sera encore plus coupable, de trahison et de tous les pêchés de la terre, si jamais il quitte le groupe.
Il n’y a pas davantage place pour la mansuétude ou la pitié qu’il n’y a place pour la considération, la fraternité ou la générosité dans un tel système. Ce n’est même pas le cynique « chacun pour soi » qui prévaut, c’est la négation pure et simple de la dignité inhérente à tout être humain qui assure la prédominance du maître sur ses adeptes, et ... malheur à celui qui sort du rang !
Il est du devoir de la République de veiller à ce que la tolérance mutuelle que se témoignent les citoyens et les communautés de personnes puisse s’exercer sans contrainte et sans considération des origines, des croyances ou des différences des uns ou des autres.
Mais la République est également comptable, devant la nation, du maintien du ciment social qui suppose que nul ne s’arroge le droit de porter atteinte aux droits fondamentaux de chaque femme, de chaque homme, de chaque enfant.
La protection de tous les citoyens, des plus jeunes aux
plus âgés, contre les dérives sectaires est à ce titre une obligation à laquelle l’État ne peut pas se soustraire."
Jean-Michel ROULET
Préfet
Président de la MIVILUDES
« Coaching », « team-building », « analyse transactionnelle », « rebirth », « kinésiologie », autant de théories et de termes prétendument révolutionnaires et branchés dont il est préférable de se méfier.
Ils symbolisent en effet "cette tendance souvent exclusive et excluante des pratiques plus traditionnelles. La vitalité de ce marché est illustrée par l’émergence de nouvelles appellations, de nouveaux labels, de nouveaux « métiers » et par la publicité concernant l’attractivité de ces nouvelles
possibilités professionnelles."
Un exemple : le prof mal dans sa peau devient "Guérisseur du passé"
Un médecin, conseiller d’un recteur, signale le cas d’un enseignant en difficulté avec ses élèves et qui souscrit un contrat individuel de formation professionnelle dans le but de faire une reconversion professionnelle de psychothérapeute.
Plus précisément, le contrat est conclu avec une personne se présentant comme thérapeute et formateur.
L’analyse du contrat montre que l’action proposée à cet
enseignant vise une « formation à la guérison du passé », basée sur les "travaux" de Thierry Bernardin, [
1] et ce en vue de devenir lui-même « praticien en guérison du passé ».
L’action proposée comprend une année de cours par
correspondance, suivie de stages pratiques et d’une
supervision obligatoire portant sur 200 séances
d’accompagnement thérapeutique, soit 400 heures au
minimum. Il est également conseillé de faire précéder cette formation de séances de guérison du passé avec des praticiens ayant terminé leur formation.
Enfin le stagiaire est tenu de se soumettre à la supervision et à la participation aux rencontres
de formation continue obligatoires. À défaut, il pourrait être à tout moment radié de la liste des praticiens en guérison.
Outre le coût principal de l’action proposée, s’ajoutent pendant la durée de la formation des frais relatifs à l’acquisition de supports (livres, cours, enregistrements...).
Certaines acquisitions sont rendues obligatoires ou
fortement conseillées comme :
Le mouvement, clef de l’apprentissage, Brain Gym
(kinésiologie éducative),
Le Cancer apprivoisé de Léon Renard, la Genèse du
cancer et médecine nouvelle, La quintessence du Docteur
Hamer,
Origine et prévention des maladies de Salomon Selam,
Encyclopédie de décodage biologique de Paul et Gail
Dennison.
Le programme joint à l’appui du contrat présente la
guérison du passé comme « une synthèse de méthodes
puissantes et novatrices conduisant à la réharmonisation des quatre plans physique, émotionnel, mental, spirituel », suivant
deux étapes :

un travail dans le passé à travers une puissante démarche de régression (retour dans ses mémoires émotionnelles, depuis l’instant de la conception jusqu’à l’âge adulte et, éventuellement, dans les vies antérieures si le patient y est ouvert, permettant de guérir les traumatismes passés, conscients ou occultés, responsables de troubles physiques ou psychologiques,

un travail dans le présent permettant à la personne, libérée de ses handicaps psychologiques, de faire enfin de sa vie ce qu’elle souhaite au lieu de rejouer indéfiniment des scénarios périmés.
« La coupe vidée de ses poisons grâce au travail dans
le passé permet le travail dans le présent, c’est-à-dire de pouvoir remplir la coupe d’eau pure, de libérer la personne de ses croyances erronées et de restructurer son présent : quitter ou trouver un emploi, mettre fin à une relation inharmonieuse, adopter un nouveau mode d’alimentation. L’objectif est de donner un grand coup de balai à la vie afin que celle-ci soit prête à recevoir l’être neuf que la personne est en train de
devenir ».
Différents exemples viennent à l’appui des contentieux
émotionnels accumulés par la personne, voire par ses
ascendants :

Je suis bègue pour ne pas trahir le secret familial,

J’exprime par l’asthme la souffrance de mes aïeuls gazés par les nazis,

J’exprime par des douleurs au cou le fait que mes aïeules ont eu la tête tranchée par les Turcs.
Ce projet de reconversion professionnelle dans une
activité de psychothérapeute induit de toute évidence un
sérieux risque de manipulation du stagiaire et de dérive à caractère sectaire au regard de plusieurs critères de dangerosité (rupture avec l’environnement d’origine, déstabilisation, voire emprise mentale, captation de ressources...).
La formation longue a pour objectif une « reprogrammation » de l’être conditionnée par un rejet en bloc de son passé et de son présent, de ses ancêtres et de son entourage, responsables de son mal être.

Thérapeutes, infirmiers : demain, tous "Analystes en réinformation cellulaire" ?
Mais la MIVILUDES ne manque pas de "cas" tout aussi surprenants : des thérapeutes, par exemple des naturopathes, et des professions réglementées de type infirmier peuvent ainsi devenir "
Praticiens en Analyse et Réinformation cellulaire".
En quoi cela peut-il bien consister ?
Conformément aux indications mêmes de son
promoteur, Michel Larroche, c’est «
une technique transdisciplinaire développée, destinée à toutes les professions de santé, orientation médecine, psychothérapie, naturopathie ou médecines complémentaires ».
Elle s’appuie sur quelques perles, telles "
une investigation complète, capable de déterminer
l’origine profonde, première, qui, au départ, a déséquilibré ou fragilisé le terrain, induisant les faiblesses qui ont permis aux maladies d’apparaître et de s’installer" (en clair, si vous êtes malade, c’est forcément de votre faute) et "
une prise en charge totale du patient par lui-même dans une collaboration étroite avec le praticien" (traduction : puisque vous vous êtes rendu malade, vous seul pouvez vous tirer d’affaire, grâce toutefois à une méthode aussi révolutionnaire que payante : l’"analyse en réinformation cellulaire").
En effet, toujours d’après son fondateur, «
elle est un fantastique outil, dans le cadre du développement personnel, basé sur la lecture de la mémoire cellulaire personnelle et sur le principe de la résonance vibratoire" ».
Patients, cancéreux, sidéens, désormais ne souffrez plus, vibrez !
Par décision du préfet de la région Aquitaine, la
SARL, support de cette école, s’est heureusement vue refuser l’enregistrement de sa déclaration en qualité d’organisme de formation, en application du livre IX du Code du travail. Le ministre en charge de la formation professionnelle a confirmé cette décision à la suite d’un recours hiérarchique des intéressés. On respire...
Vous cherchez du boulot ? Devenez Doula !
Doula ? Kézako?
Il s’agit d’
accompagner autrement la naissance, nous informe aimablement la MIVILUDES.
Afin de mieux nous éclairer, elle cite
Ekopédia, "encyclopédie" virtuelle [
2] des "
techniques alternatives de vie" (tout un programme !), qui en donne cette définition :
le terme, d’origine grecque, signifie
« esclave » (ça donne envie, hein ?). C’est «
une femme - exit les hommes, donc ? -
qui accompagne, soutient, informe le couple et la femme au moment de la naissance.
Elle est disponible dès la grossesse, pendant l’accouchement et après la naissance. Elle est formée à tout ce qui concerne la périnatalité, la psychologie et peut avoir certaines compétences propres comme la relaxation, le portage, l’allaitement... ».
Cette « nouvelle profession » dont l’objectif principal
peut être rapproché de l’accompagnement familial traditionnel de jadis, encore observable dans certaines communautés dont celles du continent africain, est née, il y a environ une vingtaine d’années, outre-Atlantique.
Elle est apparue récemment en France et se développe généralement dans les milieux hostiles à la médicalisation de la maternité. Ces groupes sont souvent enclins à soutenir des réseaux d’opposition à la médecine conventionnelle, dont le rejet de la vaccination obligatoire, recourent volontiers aux thérapies alternatives et sont séduits par des méthodes éducatives originales pour leurs enfants.
Une poignée de petites associations en lien avec les
organisations nord américaines réunissent les femmes exerçant « cette nouvelle profession » avec l’objectif de développer ce réseau sur le territoire national.
Les formations initiales dispensées par les organismes, sont a priori diverses et un projet d’élaboration d’un programme commun serait à l’étude.
L’une de ces formations est assurée par une praticienne
en rebirth sur la base d’une prise de contact suivie de neuf séances correspondant symboliquement aux neuf mois de gestation.
Le déroulement d’une séance comprend les phases
suivantes :

Analyse de scénario de naissance et des maladies induites,

Respiration connectée (environ 45 minutes),

Débriefing sur les liens repérés entre les émotions ressenties
et les conditions de naissance,

Reprogrammation par des exercices de pensée créatrice.
«
Un cycle de rebirth favorise les prises de conscience
de notre vision déformée de la vie. Et si toutes nos limitations et nos peurs n’étaient en réalité que des pensées négatives liées aux circonstances de la gestation et de la naissance ?
Grâce au rebirth, reprendre notre responsabilité sur les évènements de notre vie est à notre portée. Nous pouvons ensuite librement choisir de retrouver plaisir, légèreté, amour, prospérité... ».
Les formations complémentaires proposées portent, en
fonction des aspirations des doulas en exercice ou en
formation, sur l’apprentissage de diverses méthodes aux noms exotiques comme, par exemple, la psychophanie, l’haptonomie et autre hypnonatal.
Il va sans dire qu’en l’absence de tout encadrement, ce nouveau métier d’accompagnement à la naissance, sur le registre de l’aide à la relation, pose un certain nombre de questions. Il peut concerner des publics vulnérables, qu’il s’agisse des doulas, éventuellement initiées à l’apprentissage de méthodes « psy », ou des futurs parents confrontés à des difficultés de toute nature.
Leur formation, notamment lorsqu’elle inclut des
stages complémentaires, est coûteuse, d’autant que les tarifs de ces futures professionnelles seraient inférieurs à cent € pour une prestation d’une année.
Enfin, leurs interventions, empiétant sur le travail des sages femmes et des personnels de soin, peuvent se
révéler dangereuses pour la mère et l’enfant à bien des égards.
Un autre angle d’attaque : les médias
Surfer sur de grandes causes pour gagner en
respectabilité [
3], tout en leurrant parfois les partenaires ou les cibles potentiels, le temps qu’ils se fassent piéger, c’est le registre sur lequel s’inscrit l’histoire suivante qui met en scène, une fois de plus, la Scientologie, coutumière du fait.
Le 18 avril 2006, le Conseil supérieur de l’audiovisuel
(CSA) publiait sur son site internet une alerte aux médias « au sujet de messages provenant de l’Église de Scientologie ».
Cette décision faisait suite à un courrier que lui avait adressé la MIVILUDES le 22 février pour l’informer de la diffusion, sur une chaîne de télévision locale, d’un clip émanant d’une officine scientologue, l’
Association internationale des jeunes pour les droits de l’homme, dont le nom est, à lui seul, déjà
susceptible d’induire en erreur le plus méfiant des destinataires des messages.
La chaîne en question avait reçu par la poste un DVD
qui présentait trois clips mettant en scène des enfants sur les thèmes de la déclaration universelle des droits de l’Homme, de la discrimination raciale, et de la liberté de pensée et d’expression.
Cet envoi s’accompagnait d’une lettre dans laquelle la représentante française de l’Association internationale des jeunes pour les droits de l’homme reliait cette initiative à des célébrations à venir, la Journée de l’enfant organisée par l’UNICEF et la Journée internationale des droits de l’Homme.
Elle proposait la diffusion gratuite des messages.
Un contenu honorable, techniquement sans reproche, au
service d’une grande cause. Après visionnage, la Chaîne
décidait de les diffuser, ignorant le lien entre l’association en question et la Scientologie. Le directeur de la chaîne confessait plus tard à la presse locale : «
c’est un péché de jeunesse. Dès qu’on l’a su, on a alerté les autres chaînes en France ».
Quelques dizaines de DVD auraient été envoyés sans que l’on en connaisse le nombre exact ni les destinataires. Selon des informations recoupées, deux chaînes au moins se sont fait piéger.
Alertés par leurs confrères et après avoir pris l’attache du CSA et de la MIVILUDES, les journalistes des rédactions des grandes chaînes nationales de télévision se sont emparés du sujet.
L’un d’entre eux, qui s’était procuré la lettre et le DVD adressés à son confrère, constatait, preuves à l’appui, l’absence de toute mention concernant la Scientologie sur ces documents. Il prenait alors en flagrant délit de mensonge grossier l’un des responsables français de la Scientologie, ignorant la capacité qu’avait le reporter de faire une comparaison facile. En effet, ce scientologue prétendait avec force devant les caméras que la référence à la Scientologie
figurait en bonne place sur les pièces, présentant
ostensiblement des supports de même type que ceux
incriminés, bien marqués mais qui, bien entendu, n’étaient pas identiques à ceux reçus antérieurement par les chaînes locales, lesquelles, dans ce cas-là, ne se seraient pas laissé piéger.
L’Association internationale des jeunes pour les droits
de l’Homme a été fondée en 2001 « en coordination avec le
département des droits de l’Homme de l’Église de
Scientologie internationale ». Elle s’est par ailleurs fait connaître en France en 2005 avec la création de deux clubs de jeunes dans les 17ème et 12ème arrondissements de Paris et le lancement d’une pétition au Président de la République en faveur de l’application de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en France, et de son enseignement dans les écoles.
La Ligue des droits de l’Homme française réagissait à
cette campagne dans un communiqué du 7 juillet 2006
rappelant que «
la liberté d’expression qui (prévaut) dans ce pays implique que même la Scientologie puisse s’approprier le thème des droits de l’Homme en direction des jeunes », mais qu’elle entendait « simplement souligner qu’il ne suffit pas de faire référence aux droits de l’Homme pour les défendre dans la réalité ».
On notera que cette incursion dans l’audiovisuel ne constitue pas une première pour la Scientologie. Serge Faubert en narre les premières tentatives dans son livre «
Une secte contre la République » [
4]. RTL, Radio Nostalgie, et de nombreux "courriers des lecteurs" se sont ainsi laissés infiltrer. Mais le plus fort est lorsque la scientologie s’invite sur les journaux de petites annonces, dans la rubrique "offres d’emploi".
«
Vous aimez aider les autres. Rejoignez notre équipe, formation assurée », tel est le texte de l’annonce, suivi d’un seul prénom et d’un numéro de téléphone, publié le 12 janvier 2006 dans le journal gratuit « Paru Vendu ».
Sur le site internet du journal, le même texte est assorti d’une promesse de CDI (contrat à durée indéterminée). Altruisme requis, formation à la clef et emploi assuré : trois bonnes raisons pour un demandeur d’emploi de répondre à une telle proposition, quand bien même l’identité de l’annonceur n’est pas déclinée.
Il fut cependant aisé d’établir que le téléphone était
celui de l’Association spirituelle de l’Église de Scientologie d’Ile-de-France et que ce qui était en fait proposé aux personnes intéressées, était de distribuer, à titre bénévole, des brochures de l’organisation dans la capitale et en banlieue. Annonce en trompe-l’oeil, qui avait déjà valu au mouvement un jugement de la Cour d’appel de Lyon le 28 juillet 1987.
Autres temps, mêmes moeurs...
NB : Miss Achtar illustre Vox pop’ !
Visiter son site :
http://www.miss-achtar.net/

Cet article et ses dessins sont mis à disposition de tous sous un
contrat Creative Commons.
Pour aller plus loin :
Les dérives sectaires, rapport 2003
Le risque sectaire, rapport 2004
Rapport 2005
Lire le rapport 2006 en intégralité :
Voir ici