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Cours n° 8

LES PASSIONS

samedi 16 octobre 2004, par Gaëlle Sartre Doublet

Synthèse de cours
Thème n°3

Dans la série philosophie morale (et malheureusement plus souvent morale qu’éthique !), on demande la mère : la Passion...ou plutôt les passions d’ailleurs, car il en existe de différentes natures.
Tout comme pour le Désir, la tradition classique (en gros, des grecs jusqu’à Pascal) n’a pas une vision franchement positive des passions. Pour comprendre cette situation, nous devons, comme toujours, revenir à l’étymologie de ce mot :
Le terme de passion a deux origines. La première, grecque, vient de pathos, qui signifie souffrir, comme en témoigne notre emploi usuel du mot pathologie. La deuxième est latine, issue du verbe patior, qui signifie subir (ce qui est le cas lorsque je pâtis d’une situation).
Bref, rien de bien joyeux a priori dans la passion, qui renvoie au fait de subir un sentiment ou un désir de façon pathologique, obsessionnelle, voire névrotique. La passion est à ce titre considérée par la tradition philosophique classique comme l’une des principales maladies de l’âme (avec la folie à laquelle elle est parfois étroitement rattachée, c’est tout dire !).
La passion est une affection durable de la conscience, si puissante qu’elle s’installe à demeure et se fait centre de tout, subordonnant à son profit les autres inclinations.
Elle doit impérativement être distinguée de l’émotion et du sentiment.
Emotion = tempête passagère dont le désordre s’épuise rapidement.
Sentiment = disposition affective envers quelque chose ou quelqu’un, moins démesurée et excessive que la passion.
L’élément essentiel de la passion, c’est une rupture d’équilibre durable.

Comme pour le désir, la tradition classique, avec l’inévitable Descartes, voit dans la passion un phénomène subi et passif, dont il faut s’assurer la maîtrise, alors qu’elle est au contraire exaltée par Hegel (on prend les mêmes et on recommence !) qui discerne en elle l’énergie du vouloir.
Le gros enjeu ou problématique de ce thème va donc se constituer autour de 4 questions fondamentales :

1) Qu’est-ce que la passion, son origine, ses conséquences etc...

2) Est-elle néfaste ou positive pour l’homme ? Pour répondre à cette question, il faudra tenter d’analyser les différentes natures de la passion (ex : la passion amoureuse se confond-elle avec l’avarice ?)

3) Dans le cas où elle serait effectivement néfaste, comment la combattre ? Par la volonté (Descartes, encore lui !!!) ou par la connaissance (Spinoza, disciple un peu rebelle de Descartes) ?

4) Toutes ces thèses présupposent la passion en tant que phénomène passif. Mais ne serait-elle pas plutôt, comme le prétend Hegel, l’énergie du vouloir ?
De plus, ne serait-il pas possible, éventuellement, de canaliser la passion au lieu de la combattre ? Vaste sujet, auquel nous allons à présent tenter de répondre...

I) Qu’est-ce que la passion ?

Le mot passion désigne en premier lieu tous les mouvements passifs de l’âme. De prime abord, la passion ne nous paraît pas exprimer notre libre personnalité car nous la ressentons comme subie. Ce n’est donc pas en tant que liberté et volonté qu’elle se présente à nous mais comme un phénomène étranger à notre libre vouloir. C’est à ce titre que Descartes nomme passions tous les états affectifs ressentis par l’âme du fait de son union avec le corps. La passion, c’est l’empire du corps :

«  On peut généralement nommer passions toutes les pensées qui sont (...) excitées en l’âme sans le concours de sa volonté, et, par conséquent, sans aucune action qui vienne d’elle, par les seules impressions qui sont dans le cerveau, car tout ce qui n’est point action est passion  »
Descartes, Lettre à Elisabeth.

Quelle est l’origine de ce trouble ? D’où vient-il, puisqu’il n’émane pas de notre volonté ?
Pour toute une tradition philosophique, relativement justifiée si l’on tente, honnêtement, de passer au prisme de l’introspection la nature de nos passions, la passion puise son ressort dans l’égoïsme (dont elle est une expression paroxystique). Certes, ça peut paraître un peu brutal voire totalement cynique, et pourtant...

«  Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres ; on se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre  »
La Rochefoucauld, Réflexions diverses.

Difficile à entendre dans toute sa crudité, mais tellement sincère si l’on y réfléchit. La bonne sœur n’entre-t-elle dans un couvent que pour aimer Dieu ? Le bénévole humanitaire ne va-t-il en Afrique que pour sauver des populations affamées ? Et moi-même, lorsque je suis passionné, quel bonheur est le plus essentiel à mes yeux ? Le mien, ou celui de la personne chérie ? Bref, comme dirait Pascal, on est porté à n’aimer que soi et à ne considérer que soi...
C’est ainsi que le passionné, qui, comme tout un chacun, vise sa satisfaction et sa conservation, croit que celle-ci dépend de la possession indéfectible de tel ou tel objet (ce qui est jeté devant soi). Le passionné manifeste de façon exacerbée ce principe général selon lequel toute conduite est le fruit d’un calcul où autrui (comme l’objet) figure comme moyen de satisfaction. La passion proclame donc que le seul rapport au monde et à l’humanité est un rapport d’usage. C’est sûr, Roméo et Juliette en prennent une claque, mais bon...
Dans cette optique, tous les moyens pour parvenir à ses fins sont permis. Et ce en vue de satisfaire son égoïsme. Tout un programme !

II) La passion : négative - voire négatrice - ou constructive ?

C’est ici que nous ferons une réponse de Normand : p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non, ça dépend des passions. En effet, si toutes les passions sont a priori égoïstes, il demeure tout de même plus altruiste d’être bénévole humanitaire qu’avare, c’est indubitable. En effet, alors qu’Harpagon met toute son intelligence et son énergie au profit de sa cassette, qui, en définitive, lui pourrit la vie, Bernard Kouchner ou l’Abbé Pierre, aussi contestables que soient ces personnages par ailleurs, créent des choses et sont moteurs de projets constructifs.
Certes, la passion est liée aux vicissitudes de mon existence corporelle (ou matérielle, dans le cas d’Harpagon), mais elle est également fille de l’imagination (même notre bon vieil avare est obligé de se casser la tête pour préserver au mieux son trésor) et mère de l’action (humanitaire, par exemple).
L’exemple le plus célèbre nous est fourni par Stendhal, à propos de la cristallisation : l’objet aimé, grâce au travail de l’imagination, cristallise autour de lui un ensemble de souvenirs et de rêves.

«  Laisser travailler la tête d’un amant pendant 24 heures, et voici ce que vous y trouverez : Aux mines de sel de Salzbourg, on jette, dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants, mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître que le rameau primitif. Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections  ».
Stendhal - De l’amour

III) Le remède aux passions

Bref, lorsqu’on est passionné, on est toujours porté vers l’excessivité : on voit des diamants partout, même sur les troncs d’arbres, à se demander ce qu’on a bien pu fumer...
Faut-il pour autant systématiquement se soigner ? Certes non, sans quoi la vie perdrait beaucoup de son sel, mais il convient tout de même de faire en sorte qu’une passion ne nous dévore pas totalement, c’est-à-dire qu’elle ne nous détruise pas en tant qu’individu.
Le problème, c’est que la passion, par définition, est ennemie de la raison et qu’il est difficile de négocier avec elle. Comment faire dans ce cas pour lutter contre des passions négatrices de ma personnalité ( l’avarice, l’alcoolisme, ou avoir envie de se jeter sous un train pour le premier amoureux pas transi du tout qui passe ?). Comment l’âme, serve et dépendante, peut-elle alors reconquérir son autonomie ?
La première solution serait d’inspiration cartésienne (que ferions-nous sans lui ?). Descartes pose en effet la possibilité de recourir à la toute puissance de ma volonté. _ Il exalte le pouvoir absolu de celle-ci et affirme que, face aux mécanismes passionnels, la volonté peut toujours réagir et l’emporter. Plus facile à dire qu’à faire...
Certes, nous dit Descartes, mais c’est ainsi que se révèlent les âmes d’élite (tant pis pour les autres !). La générosité, sommet de la morale cartésienne, repose sur le sentiment qu’il n’y a rien qui véritablement nous appartienne que la libre disposition de nos volontés.
Cette solution a sans aucun doute sa grandeur, mais pour celui qui considère la liberté comme un leurre et une illusion (Cf. Spinoza), il va falloir trouver autre chose...

Spinoza est l’héritier controversé de Descartes. Comme lui, il a magistralement démontré que les passions se rattachent aux vicissitudes de notre existence corporelle.
L’homme subit à travers son corps l’action des choses extérieures. Mais, contrairement à Descartes, Spinoza affirme que, dans cette mesure, la passion mérite une analyse scientifique et dénuée de tout énoncé moral : la passion est un élément nécessaire d’une existence dépendante de l’univers. Spinoza ne fait donc nullement appel au pouvoir libre et tout puissant de notre âme. Comment le pourrait-il alors que l’homme n’est qu’une partie de la nature, soumise comme le reste des choses à des chaînes de causalité nécessaires ? La solution de Spinoza pour résister aux passions dévastatrices n’est donc pas la volonté (Descartes), mais la connaissance.
Pour se libérer, le passionné n’a d’autre recours que la «  science des affections  ». En effet, la passion succombe à sa connaissance vraie (c’est-à-dire qu’elle cesse dès que j’en obtiens une connaissance claire et distincte, que je parviens à la comprendre dans sa rationalité). Ainsi seulement, je peux transmuter ma servitude en liberté : la passion comprise perd son privilège et son emprise sur moi, puisqu’elle est insérée dans une chaîne de causes et d’effets :

«  Une affection qui est une passion cesse d’être une passion, sitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte. (...) Une affection est d’autant plus en notre pouvoir, et l’âme en pâtis d’autant moins, que cette affection nous est plus connue  ».
Spinoza, Ethique

Et pourtant, la claire conscience de la passion ne suffit pas toujours à la dominer : ce n’est pas parce que je possède la notion du bien que je suis incapable de faire le mal.

IV) Hégel ou la réhabilitation de la passion

La passion est conçue par Hegel comme une tension spirituelle d’un sujet absorbé tout entier par la fin qu’il vise et dans laquelle il a placé non seulement tout son intérêt mais aussi tous ses moyens. Ainsi, pour Hegel, la passion est une forme, qui « exprime le fait qu’un sujet a situé l’intérêt vivant de son esprit, de son talent, de son caractère, de sa jouissance, dans un certain contenu »
Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé

La passion n’est donc plus considérée, comme chez Descartes ou Spinoza, comme un phénomène passif (en effet, elle ne se transmutait en liberté que par la médiation de la volonté ou de la connaissance, mais, originellement, elle n’en était pas moins subie).
Le mérite d’Hegel, c’est justement d’avoir décrit la passion sous un jour nouveau, de l’avoir considérée comme une énergie spirituelle, l’énergie du vouloir.
Car la passion, ce n’est pas seulement Phèdre, c’est aussi Napoléon ! (Napoléon qui a beaucoup marqué Hegel, dont il fut le contemporain. Rappelons en effet que Waterloo a eu lieu en 1815 et que Hegel, né en 1770, est mort en 1831).
L’énergie du vouloir rassemble toute l’activité de l’homme vers un but, une fin unique à laquelle il subordonne tout. Ainsi, nous accédons à un nouveau concept de la passion, en tant qu’énergie pratique et historique portée à son degré suprême. Passionné, tel est le «  grand homme  » dans l’histoire :

«  L’homme qui produit quelque chose de valable y met toute son énergie. Il n’est pas assez sobre pour vouloir ceci ou cela ; il ne se disperse pas dans une multitude d’objectifs, mais il est totalement dévoué à la fin qui est sa véritable grande fin. La passion est l’énergie de cette fin et la détermination de cette volonté. C’est un penchant presque animal qui pousse l’homme à concentrer son énergie sur un seul objet. Cette passion est aussi ce que nous appelons enthousiasme  ».
Hegel, La raison dans l’histoire

Prise en ce nouveau sens, la passion retrouve son aspect dynamique : elle crée l’histoire et le devenir. Parce que le vouloir humain se concentre alors magnifiquement sur un but unique, la passion constitue l’instrument historique le plus riche et le plus fécond. Comment l’histoire pourrait-elle avancer sans le travail acharné et de longue haleine du passionné ? La passion permet d’accomplir de grandes oeuvres. Elle est édificatrice, architecte de l’histoire et engendre le devenir historique. C’est ce qui fait dire à Hegel (illustre maxime !) que :

RIEN DE GRAND NE S’EST ACCOMPLI DANS LE MONDE SANS PASSION :

«  Rien ne s’est fait sans être soutenu par l’intérêt de ceux qui y ont participé et, appelant l’intérêt une passion, en tant que l’individualité toute entière, en mettant à l’arrière-plan tous les autres intérêts et fins que l’on peut avoir, se projette en un objet avec toutes les fibres intérieures de son vouloir, concentre en cette fin tous ses besoins et toutes ses forces, nous devons dire que d’une façon générale rien de grand ne s’est accompli sans passion  »
Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire

Certes effroyable d’un point de vue syntaxique, ce passage réhabilite la passion dans son essence, rompant ainsi avec une longue tradition philosophique qui ne voyait en elle qu’un phénomène passif et subi, une « maladie de l’âme ».
Néanmoins, si, dans le champ historique, la passion crée une oeuvre en mobilisant toute l’énergie du vouloir, il ne faut cependant pas oublier qu’elle est en même temps l’instrument de la Raison universelle (= Idée universelle).
Cette Raison ou Idée universelle est d’ordre transcendantal (littéralement : ce qui traverse en élevant), c’est-à-dire, pour aller vite, d’ordre Divin. En poursuivant leurs passions et leurs intérêts, les hommes font l’histoire, mais ils sont en même temps les outils de quelque chose de plus grand qui les dépasse.
La Raison universelle, à l’œuvre dans l’histoire, utilise les passions (et les hommes !) pour se réaliser dans le monde. La libre énergie humaine, de César à Napoléon, est finalement le matériau de l’Esprit du monde, de l’Esprit universel.
Cette théorie semble libératrice d’un certain point de vue car elle dégage l’homme de l’asservissement absolu des passions. Mais ne l’enchaîne-t-elle pas aussitôt au joug d’une transcendance, cette Raison universelle qui le dépasserait et dont il serait l’instrument ?
A croire que l’homme passionné, s’il est souvent créateur, ne peut décidément pas être libre...

La passion, phénomène subi et passif pour toute la tradition classique, est l’empire du corps et asservit l’homme. Dans cette perspective, deux moyens s’offrent néanmoins à l’ homme pour la combattre : la volonté (Descartes) et la connaissance (Spinoza). Mais ni l’une ni l’autre, malgré leur grandeur, ne paraissent des armes à toute épreuve pour l’éradiquer. Et d’ailleurs, en est-il besoin ? C’est la question que pose Hegel en soulignant son aspect créateur et son rôle historique, véritable instrument au service de la Raison universelle. Mais, ce faisant, Hegel soulage l’homme du poids aliénant de la passion pour mieux l’asservir à une transcendance qui le dépasserait. Ne pourrait-on dès lors imaginer la passion sur le mode d’une pulsion certes liée au corps mais créatrice, que nous serions capables, par la volonté, de canaliser et de sublimer ? N’est-ce pas là, par exemple, toute l’œuvre de l’artiste ?

Sujets de réflexion :
- Si la passion est involontaire, y a-t-il un sens à vouloir la maîtriser ?
- Peut-on dire que les passions sont toutes bonnes ?
- Peut-on dire avec Alain que « la passion est toujours malheureuse » ?
- Sommes-nous responsables de nos passions ?
- La passion est-elle toujours un esclavage ?
- En quoi la passion est-elle refus du temps ? (Pensez à Napoléon... et à l’artiste !)
- Est-ce parce qu’ils sont ignorants que les hommes sont sujets à des passions ?
- La passion est-elle une erreur ?

Lire la suite :
Thème N°4, Autrui

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