Warning: file_get_contents(/proc/loadavg) [function.file-get-contents]: failed to open stream: Permission denied in /home/www/voxpopuli/www/config/ecran_securite.php on line 317
AUTRUI - vox-populi.net

Accueil > Coin Philo > AUTRUI

Cours n° 9

AUTRUI

samedi 16 octobre 2004, par Gaëlle Sartre Doublet

Synthèse de cours
Thème n°4

L‘autre a de multiples visages. Le semblable, le double quelquefois, il peut être aussi bien le prochain, l’ennemi ou l’étranger. L’altérité est certainement une des catégories fondamentales de l’esprit. En effet, le couple du Même et de l’Autre organise une bonne partie de mon expérience. Si le Même désigne ce qui est identique à soi, l’Autre renvoie au divers et au différent. Comment s’effectue le mouvement vers autrui, comment l’autre peut-il surgir et être saisi dans ma propre conscience sont les deux questions fondamentales auxquelles nous tenterons de répondre, questions qui, nous le verrons, fusionnent en une interrogation ultime : quelle part d’altérité existe en moi ?

I) HISTORIQUE : PHILOSOPHIE CLASSIQUE ET SOLIPSISME

La réflexion classique n’a guère pris en compte la dimension de l’Autre (Ex : Platon, Le Banquet). Ainsi, le cogito cartésien ne nous livre qu’une pensée se prenant elle-même pour objet (Cf. Descartes, Discours de la méthode, Introduction à la philosophie, cours n°3).
La conscience cartésienne doute du monde extérieur et par conséquent d’autrui. Par le « Je pense donc je suis » , Descartes découvre le sujet pensant tout en faisant l’expérience d’une solitude radicale. La conscience s’appréhende alors en tant que retirée du monde. L’attitude de Descartes, d’un point de vue théorique en tout cas (car pratiquement, ce cher homme a tout de même fait l’expérience de la société !) est un solipsisme. Il se produit chez lui une sorte « d’insularité de la conscience ». Sa réflexion philosophique, s’opérant dans la solitude, relègue autrui au statut d’objet parmi ceux du monde.

II) L’AUTRE ET LE MÊME

De façon tout à fait empirique, et à la genèse du solipsisme cartésien (puisque Descartes ne s’est pas fait tout seul !), il existe un continuum Moi-Autrui. Ainsi, l’enfant distingue mal son corps de celui de sa mère. Il sait mal les limites de sa personne et ignore où commence le monde. C’est en s’identifiant au bout de quelques mois à son « double » dans le miroir et en se confrontant aux exigences contraignantes d’autrui (faire pipi dans son pot, manger une bouillie infâme) qu’il s’appréhende comme une totalité distincte, comme une unité solitaire. Le « soi » naît de l’expérience sociale mais aussi de ma confrontation au monde (l’abeille qui pique, le trottoir qui fait mal, le vélo qui refuse obstinément de fonctionner correctement et m’inflige pansements, mercurochrome etc...).
Bref, nous sommes toujours tiraillés entre le moi fusionnel (maman !) et le moi censé s’adapter aux dures réalités de l’existence (saloperie de vélo ! ou de voisin(?), de patron(?) voire de conjoint(?), rayer les mentions inutiles...). C’est ce duel entre moi et moi qu’a théorisé Margaret MEAD, anthropologue du XXème siècle, dans son étude du « moi », du « je » et du « soi ».
_
Ainsi, si le « moi » désigne l’ensemble de réponses que j’ai l’habitude de fournir dans un certain nombre de situations (ex : « Dis bonjour à la dame »), le « je » modifie ces réactions du « moi » par invention de réponses nouvelles nées d’une insatisfaction vis-à-vis des premières (Nan ! Je veux pas ! D’abord, la dame, elle est grosse et elle pique !). Cette capacité d’innover, cette reprise en main du « moi », c’est ce que Margaret MEAD appelle le « soi ».
Bref, jusqu’à présent, j’oscille doucement entre un solipsisme absolu et un « moi, je, soi ».
Difficile de laisser une réelle place à l’Autre dans tout ça. Qui est-il, que veut-il, que m’apporte-t-il ?

III) AUTRUI : L’ENNEMI PUBLIC NUMERO UN

HOBBES : La guerre de tous contre tous

A priori, l’Autre est avant tout un ennemi en puissance. Ainsi, Thomas Hobbes (XVIIIème), nous expose dans son Léviathan une anthropologie nouvelle organisée autour du désir, grâce à une fiction théorique d’un état de nature.
Imaginons l’hypothèse suivante : l’homme est sans règle, sans loi, livré à l’état naturel, c’est-à-dire à l’Etat de nature, homme parmi les hommes et pourtant asocial [1].
Cet homme, affirme Hobbes, n’a qu’un seul but : satisfaire ses désirs. Il n’est ni bon ni méchant puisque toute morale lui échappe nécessairement, étant « naturellement » asocial, c’est-à-dire sans société.
Il n’est qu’un être désirant, ni plus ni moins.
Le problème naît de la confrontation de son désir avec les désirs similaires d’autrui, c’est-à-dire d’une rencontre entre les désirs.
Un exemple (qui n’appartient pas au Léviathan, attention !) : Nous sommes à l’état de nature. Il y a un steak. Je le veux. Mon problème naît du fait que TU es là aussi, avec ton désir de manger ce steak. Or, il n’y a qu’un SEUL steak. Pas question que tu l’obtiennes : je te ferais la guerre à mort pour l’obtenir.
En clair, et pour en revenir au texte du Léviathan, la méchanceté n’est pas par nature, mais elle naît de la rencontre entre mes désirs et ceux d’autrui (A priori, je ne te veux aucun mal mais... fous la paix à mon steak !).
Pour Hobbes, la nature est mal faite, car elle associe la force, le pouvoir individuel et la multitude, mécanique infaillible qui conduit à la guerre. L’état de guerre n’est pas toujours la bataille, mais c’est un espace où la bataille est toujours possible. A l’état de nature, il existe trois motifs de querelle :

- 1er motif : la similitude de nos désirs

- 2ème motif : la méfiance. Le désir se transforme en crainte (je sais que tu désires également ce steak. Que peux-tu me faire pour l’obtenir ?)

- 3ème motif : Comme toi et moi avons les mêmes craintes, nous avons intérêt à lutter pour nous faire une réputation, donc pour être craints à notre tour.

Comme cet état de guerre permanent est invivable, je suis finalement contraint de pactiser avec toi (c’est le contrat social , autre débat) : nous allons partager ce steak à parts égales. N’empêche. Je l’aurai bien gardé pour moi tout seul et TU m’enquiquines...

HEGEL, LA BOETIE : Maître et esclave, esclave et maître, une éternelle dialectique

Ainsi, à l’intérieur même de la société (puisque j’ai fini, contraint et forcé, par pactiser), autrui persévère dans son rôle de trouble-fête et de menace. C’est ce qu’HEGEL a parfaitement théorisé dans sa Dialectique du maître et de l’esclave. En effet, si HOBBES expliquait comment, à l’état de nature, la confrontation de nos désirs nous conduisait physiquement à « la guerre de tous contre tous » , Hegel nous montre par quel processus « toute conscience poursuit la mort de l’autre » - psychiquement cette fois-ci - à l’intérieur même de la société.
Dans La dialectique du maître et de l’esclave, Hegel revient dans un premier temps à l’état de nature défini par Hobbes : chaque conscience poursuit la mort de l’autre afin de se faire reconnaître elle-même, au risque de sa propre vie, comme libre et indépendante de toute attache sensible. _ A l’issue de cette lutte décisive pour la reconnaissance, la conscience de soi qui a préféré la vie à la liberté et qui révèle de la sorte son attachement primordial au monde sensible devient esclave. Elle a « perdu » en quelque sorte puisqu’elle «  préfère vivre (en esclave) que mourir (pour la liberté)  ».
Au contraire, «  le maître, qui a risqué sa vie, a triomphé du monde naturel et donc de l’esclave. Le maître a accepté la mort consciemment, l’esclave l’a rejetée  ».
Le pacte entre ces deux consciences semble donc établi : l’une sera maîtresse, l’autre esclave.
Cependant, une fois les rôles établis et d’un certain point de vue « socialisés », le processus de « rivalité », contre toute attente, se poursuit. En effet, «  en servant le maître, l’esclave suit la volonté d’un autre  ».
Mais en fait, le maître ne peut se passer de l’esclave, car son conflit avec lui lui permet d’être reconnu et de compter à ses yeux. De surcroît, et dans un mouvement inversé, l’esclave, en servant le maître, s’affranchit. En effet, il deviendra bientôt indispensable à son maître en sachant effectuer des services que son maître ne pourrait seul prendre en charge : «  ce qui importe dans le service, c’est le travail  ». Si «  l’esclave n’est pas encore conscient de la valeur libératrice du travail  », il n’en demeure pas moins que «  le maître deviendra esclave de l’esclave, et l’esclave le maître du maître  ». De fait, et pour caricaturer, que deviendrait un roi sans serviteurs, un dictateur sans « service d’ordre », un démocrate, aussi haut placé soit-il, sans électeurs ?. Les « maîtres » n’existent que par la volonté des « esclaves ».
Un constat évident, qui a pu faire dire à Étienne De LA BOETIE :

« Je désirerai seulement qu’on me fit comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’il n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire »
La Boétie, De la servitude volontaire.

Bref, que l’homme soit à l’état de nature ou être social, il oscille en permanence entre une lutte à mort - physique ou morale - avec autrui, et un désir éperdu de reconnaissance. En tant que maître ou esclave, en tant que maître et esclave, chaque conscience passe sans cesse d’un mode à l’autre - et inversement...
Car autrui n’est pas que mon ennemi. Il est également celui qui me reconnaît, m’apprécie, m’objective. Bref, il est celui grâce auquel je vais pouvoir me définir.

SARTRE : autrui vu par le trou de la serrure...

Rien de tel qu’un passage de Jean-Paul Sartre, dans L’Être et le néant, pour nous faire comprendre à quel point autrui peut m’objectiver, c’est-à-dire non pas seulement porter un regard « objectif » sur moi (langage courant), mais me réduire, littéralement, à l’état d’objet.
Admettons que je sois seul dans une pièce. Je regarde dans la pièce voisine quelqu’un à travers le trou d’une serrure. Jusque-là, tout va bien : « Ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement, sur le mode du pour-soi »  [2]
« Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelqu’un était là et m’a vu . Je réalise tout à coup la vulgarité de mon geste et j’ai honte ».
Aïe ! Les ennuis commencent...
Moi qui seul, donc livré à moi-même, « matait » tranquillement et sans complexe quelqu’un d’autre par le trou d’une serrure, me retrouve confronté à mon tour au regard d’autrui, mais de manière tout à fait directe cette fois-ci. Il ne m’ignore pas et je ne peux l’ignorer : il m’a surpris. Découvert, je lis dans son regard ce que je suis devenu : chose parmi les choses, objet [3] parmi les objets, son regard m’objective. Il m’enferme dans une image, un stéréotype, me ramène au stade de l’en-soi. Et je me vois, tel qu’il me voit. C’est lui qui me définit, lui qui me juge, lui qui décide, en définitive, qui je suis.
Cette expérience, qu’un jour ou l’autre chacun d’entre nous a connue (si ce n’est pas le trou de la serrure, c’est une médisance en présence - ignorée - de la personne concernée ou un doigt dans le nez, un aliment quelconque tombé sur le sol et que l’on remet dans le plat sous le regard imprévu d’autrui, etc...) nous a permis, depuis notre enfance, de nous construire. C’est grâce à autrui que je peux me définir et m’imposer des limites. Non pas nécessairement parce qu’il m’y oblige (ce qui engagerait un processus moral), mais parce que je réalise, en me mettant à sa place, ce qui me serait insupportable.
Par exemple, mon pour-soi, pourrait, éventuellement, parfaitement s’accommoder de voler Tartempion. Oui, mais voilà : je me fais prendre (concrètement ou virtuellement, peu importe, il suffit que je l’imagine). Mon acte devient à mes propres yeux insoutenable.
Pas seulement parce que j’ai honte (processus moral : je n’aurais pas du, ça ne se fait pas) mais parce que je me mets à la place d’autrui et que par son regard, je me regarde. A mes propres yeux, mon attitude est injustifiable (je ne supporterais pas que l’on me vole).
Rien ne m’autorise à faire à autrui ce que je ne voudrais pas que l’on me fasse, à moins d’accepter de retourner à l’état de guerre et à la loi - provisoire (puisque je ne serai pas toujours vainqueur) - du plus fort [4].
Néanmoins, autrui, « celui qui n’est pas moi et que je ne suis pas »  [5] et qui, par son altérité, s’oppose inévitablement à moi est également celui qui m’objective, me fait prendre conscience de qui je suis et de ce que je veux.
Ainsi, comme l’a remarquablement saisi Hegel, autrui est nécessaire à la constitution de ma conscience (comment, sans l’aide d’autrui, pourrais-je me définir tour à tour en maître ou en esclave, en maître et en esclave, selon les circonstances et le moment ?).
Sans autrui, je ne suis rien, je n’existe pas. Je dépend de l’autre dans mon être.
C’est dans la confrontation ou dans la communion avec les autres que je me construis, mais de toute façon, je me définis vis-à-vis des autres et grâce à eux.
Aucun solipsisme, aucune « conscience de soi », aucun « pour soi » n’existe si l’autre est absent de ma vie. Tel l’enfant sauvage, je ne serais rien sans autrui.
Autrui est contrainte, certes, mais il est aussi construction...et amour [6]. C’est donc en moi-même que je porte autrui.
L’autre, en même temps qu’il est un obstacle, en même temps qu’il représente une menace et un danger, me pénètre au plus intime de ma conscience et de ma vie.

Sujets :

- Qu’est-ce qui justifie le respect d’autrui ?
- Qu’est-ce qui peut nous pousser à aimer autrui ?
- Autrui peut-il être pour moi autre chose qu’un obstacle ou un moyen ?
- Compter sur autrui, compter avec autrui. Cette distinction a-t-elle un sens ?
- Dans tout amour n’aime-t-on jamais que soi-même ?

Lire la suite :
Thème n°5 : les échanges.

Creative Commons License
Cet article est mis à disposition de tous sous un contrat Creative Commons.


[1a=sans

[2Le pour-soi : la conscience, le faisceau de la liberté, par opposition à l’en-soi : les choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire, en gros, le monde.

[3Littéralement : ce qui est jeté devant soi

[4Cf Hobbes

[5Sartre

[6Cf. cours sur Le désir, les passions

Messages

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.