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PUTAIN D’USINE

de Jean Pierre Levaray

lundi 7 août 2006, par Nathalie Mauerhofer

La maison d’édition "L’Insomniaque" nous offre un petit bijou avec ce livre qui décrit à la perfection la vie, la vraie, d’un salarié d’usine. Celle dont les médias ne parlent jamais. Celle dont tout le monde se fiche. Pour mieux appréhender cette existence faite de lassitude et de souffrance, l’auteur a placé sa caméra à même le sol, en plein cœur.
Et pour cause : Jean-Pierre Levaray a la double casquette d’écrivain-ouvrier. Et quel écrivain ! Et quel livre ! Un témoignage hors du commun.

Bien sûr, en France, il ne faut pas se plaindre lorsqu’on a un boulot, mais ce "privilège" n’a parfois pas de prix.
Jean-Pierre Levaray témoigne de la souffrance salariale et dénonce, une bonne fois pour toutes, les mauvais traitements que subissent au quotidien les ouvriers des grandes usines.

Sa voix s’élève, franche, sans fioriture ni détour et c’est un vrai plaisir que de l’écouter. Enfin la vérité crue, telle qu’elle est vécue par des milliers de salariés exploités, réduits en esclavage pour une paye de misère, déboussolés par le régime des 3/8 qui nuit tant à leur équilibre physique et psychologique. Les médecins le disent assez, avec les 3/8, l’horloge biologique est complètement déréglée : « C’est dans les statistiques : les ouvriers vivent moins longtemps que les cadres. Qu’on n’incrimine pas seulement le tabac et l’alcool, le rythme et les conditions de travail y sont pour beaucoup. Il y a la pénibilité et les poussières, le stress, les multiples changements d’horaire de travail. »

L’auteur insiste aussi sur les risques du métier et c’est avec émotion mais sobriété qu’il rend hommage aux collègues disparus, ceux qui ont été victimes d’accidents au sein même de l’usine, ceux contaminés, ceux à qui on a délibérément sabré le moral. La liste est longue...
Son récit s’achève sur la catastrophe de l’usine AZF de Toulouse où il a d’ailleurs bien failli être muté.
Jean-Pierre Levaray nous interpelle, et nous nous demandons subitement comment des hommes trouvent le courage de se lever le matin en sachant pertinemment qu’ils peuvent ne pas revenir le soir chez eux. Nécessité fait loi certes, mais il faut bien reconnaître qu’on touche là à l’inhumain, à l’impensable, dans nos sociétés modernisées et technologiquement à la pointe du "progrès". L’auteur nous dit des choses justes, telles qu’elles se vivent au quotidien, sans misérabilisme, tout simplement parce que ceux qui ne connaissent pas l’usine ne peuvent pas imaginer à quel point ce quotidien est lourd. Même avec toute la bonne volonté du monde, on ne peut généralement appréhender ces choses-là que de loin, de l’extérieur.

Jean-Pierre Levaray nous ouvre donc les grilles de cet enfer et, sans nous brusquer, nous fait pénétrer à l’intérieur des bâtiments, dans les ateliers, en pause, sur le parking. Par omniscience, il nous invite à sonder le cœur même de ces Hommes, avec un grand H. Visite guidée d’un monde auquel le citoyen lambda a rarement accès. Et ça fait un bien fou !
Ce n’est certes pas le spectacle de la souffrance qui nous transporte, mais la franchise de son auteur, qui nous dévoile à cœur ouvert le quotidien de ce monde. Dans cet enfer rébarbatif et ennuyeux, où le travail, essence de l’homme, se réduit à des tâches inintéressantes voire soporifiques, le salarié en arrive même à rêver qu’on le vire...
Mais la nécessité, toujours elle, le contraint, chaque jour davantage, à poursuivre son labeur...
Putain d’usine commence par cette monotonie, cette satisfaction minimale : « Tous les jours pareils. J’arrive au boulot (...) et ça me tombe dessus, comme une vague de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la tempe (...). On fait avec mais on ne s’habitue pas. Je dis « on » et pas « je » parce que je ne suis pas seul à avoir cet état d’esprit : on en est tous là. » Terrible constatation ; style d’une simplicité poignante et poétique à la fois.
«  Marre. Il y a des jours, c’est pire que tout. On n’a pas envie d’y aller, parce que c’est pas ça la vie. On est loin d’être défini par ce que l’on fait à l’usine. Être salarié, c’est pas nous. A l’usine on n’est pas grand-chose, la vraie vie est ailleurs, pas là, pas pendant ces huit heures perdues. »

Jean-Pierre Levaray, vous êtes un grand Monsieur de l’écriture, nous vous le confirmons, et c’est l’une des facettes du talent qui vous définit. Vous savez nous emporter loin dans votre univers poétique alors même que le socle de votre témoignage est l’usine, endroit purement et simplement abject. J’ai personnellement eu un plaisir sans borne à vous lire, plus encore que Zola...
Votre livre, je l’ai ouvert et n’ai pu le poser pour le refermer qu’après l’avoir dévoré en son entier. Alors, je vous laisse la parole en guise de conclusion. Cette citation est extraite de votre sublime chapitre La nuit, dans lequel votre poésie se révèle particulièrement : « C’est malheureux à dire, mais une usine c’est beau la nuit. Les éclairages blancs et orangés, le métal des tuyauteries qui capte les moindres étincelles de lumières, et ces cumulus qui paraissent majestueux lorsqu’ils s’échappent des cheminées. Le tableau offert fait oublier les poisons que relâche l’usine. C’est si irréel qu’on en oublierait qu’il faut du monde pour faire tourner l’usine... »

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Putain d’usine de Jean-Pierre Levaray, aux éditions "L’insomniaque", 7 euros.

Bio de l’auteur :

Jean-Pierre Levaray gagne son pain depuis trente ans dans une usine chimique de la région de Rouen, du groupe Total-Elf-Fina. Il anime, outre un petit label de disques, une revue de poésie et la librairie L’Insoumise à Rouen. Syndicaliste CGT, il tient également une chronique satirique dans le mensuel CQFD.
Putain d’usine l’a fait connaître des médias et des sociologues. Depuis, il a publié cinq ouvrages qui sont autant de témoignages sur le monde ouvrier, ses frustrations et ses coups de gueule. Il est également l’auteur d’une pièce de théâtre, Des nuits en bleu, qui a connu cette année une tournée dans toute la France.

Pour aller plus loin :

- Ecrire en Bleus, carnet d’usine de mai à juin 2003 , adressé à Jean-Pierre Raffarin, aux éditions On @ faim ;

- Tranches de chagrin aux éditions L’insomniaque ;

- Une année ordinaire, journal d’un prolo, Les éditions libertaires ;

- Edition enrichie de Putain d’usine, suivi d’Après la catastrophe, qui traite de l’ explosion d’AZF, et de Plan social aux éditions Agone ;

- Ecouter Jean-Pierre Levaray sur Radio Apple Pie, lors de la sortie de Classe fantôme, éditions Le reflet.

Messages

  • Je le confirme, pour avoir connu ce monde là, les cadences, les chaînes ( où l’on rit et blague pour destresser mais où la lassitude et la fatigue font que dès que la journée se termine, on pique du nez le restant du temps,ou bien on s’envoie des distractions télévisuelles "qui ne vous prennent pas la tête"car de toute façon le cerveau est las, et travaille au ralenti).J’ai lu ce livre pratiquement dès qu’il est sorti : une intuition ?
    En tout cas, je suis de votre avis.C’est du réalisme.
    Tout comme "325.000 francs" de Roger Vailland en leur temps dépeignaient la dure réalité du travail sur les presses et la fatigue qui tue l’esprit, entraîne somnolence et abrutissement, signes avant coureurs de l’accident.
    Je me disais que "les vivants et les morts" de G.Mordillat était le Germinal des temps modernes.Ce sont des romans d’écrivain qui comprend, mais ne vit pas de l’intérieur l’usure.
    "Putain d’usine", lui, est le reportage sur le vif, quotidien,lassant, et la réalité est toujours plus crue.
    C’est pourquoi ce petit livre est grand.

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