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UN ÉDITO QUI DÉPOTE

lundi 10 septembre 2007, par Gaëlle Sartre Doublet

Henri Taquet, directeur du théâtre Granit de Belfort, confie depuis 1991 à une personnalité culturelle l’édito de la plaquette de présentation de la saison.
Cette année, il a eu le nez creux en s’en remettant au comédien Benoît Lambert : rien de tel qu’un pamphlet anti-Sarko pour booster l’audience de cette tribune confidentielle !
Mais le crime de lèse-majesté a un prix : aussitôt, les élus UMP se sont déclarés "scandalisés que les fonds publics soient détournés de l’action culturelle pour être utilisés dans un pamphlet politique" et Christine Albanel, la ministre de la Culture en personne, a manifesté derechef son vif mécontentement : "une plaquette officielle n’est pas un blog personnel et un théâtre financé par l’Etat doit à son public le respect des choix et des opinions démocratiquement exprimées".
On parie que si l’édito avait été à la gloire de Napoléon le petit, tout ce petit monde n’aurait rien trouvé à y redire ?

L’objet du délit se trouve là : http://www.theatre-granit.asso.fr/ (rubrique "actus").
Mais comme en ces temps de censure, on n’est jamais trop prudents, nous le diffusons à notre tour :

Cher Henri*,

Je t’écris un peu en catastrophe, mais je ne m’en sors pas avec l’éditorial pour la plaquette du Granit. Nous sommes le 31 mai, Élise* m’a demandé le texte pour le 5 juin, et je suis totalement bloqué. J’ai essayé plein de trucs, y’a rien qui va. Le problème, évidemment, c’est l’élection de Sarkozy. Je t’avais dit que je voulais attendre le résultat, parce qu’il influerait certainement sur ce que j’aurais à dire. Et aujourd’hui encore, ça me semble totalement impossible de ne pas en parler, ou de parler d’autre chose, ou de faire comme s’il ne s’était rien passé. Mais en même temps, je dois me rendre à l’évidence : cet événement, pour l’instant, je n’ai rien à en dire. Alors on peut penser : c’est le choc, la détresse, l’émotion blabla. Mais ce n’est même pas ça.

C’est juste que c’est trop tôt pour avoir quelque chose à dire. Et donc, assumer une tribune publique, aussi confidentielle soit-elle (on ne va pas se raconter d’histoires), dans ce moment précis, c’est impossible pour moi. Tu te souviens du texte de Deleuze dans Ça ira quand même : « La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »

Tu penseras peut-être que je me cache derrière Deleuze pour me défiler. Évidemment, je sais que cet événement - l’élection de Sarkozy - peut avoir des conséquences profondes, et probablement désastreuses, sur le cours de nos existences. Nous devrons sans doute modifier nos pratiques, nos manières de faire du théâtre, non pas pour « résister » (tu sais ce que je pense de l’emploi très abusif de ce mot), simplement pour répondre. Mais en même temps, là, tout de suite, je n’ai pas très envie de donner mon petit avis personnel sur l’accession au pouvoir d’un président démocratiquement élu moins d’un mois après l’événement. Un moment, j’ai pensé écrire un texte un peu déconnant, comme celui pour la présentation de We are la France. Mais c’est pour le spectacle, c’est très différent. Là, pour l’édito, j’ai pas très envie de déconner. Alors, bon, essayer de parler d’autre chose ?

Je t’ai dit, j’ai essayé, je n’y arrive pas. J’espère que ma lettre ne t’alarmera pas sur mon état. Rassure-toi, je vais bien, et même, depuis le 6 mai, je vais mieux. Pendant presque cinq ans, j’ai vécu (comme beaucoup de gens) avec l’angoisse de voir Nicolas Sarkozy devenir président de la République. Depuis le 6 mai, cette crainte s’est envolée : Nicolas Sarkozy est devenu président de la République. Il n’y a plus lieu de redouter l’événement dès lors qu’il a eu lieu. La seule question, comme toujours, c’est : comment faire avec ? C’est une question joyeuse, au fond, très roborative en tout cas. Mais je vais mieux aussi parce que depuis le 6 mai, des choses très concrètes se sont améliorées dans ma vie.

J’ai par exemple découvert que mon voisin, avec lequel j’entretenais des rapports tout juste polis, n’a pas voté pour Nicolas Sarkozy. Du coup, non seulement ça simplifie les questions de clôture et de mitoyenneté, mais en plus, s’il a besoin, je suis prêt à lui garder son chien. Je sais que je te préviens bien tard, et qu’il te sera difficile de te retourner pour l’édito. Je me suis dit, en catastrophe, qu’on pouvait peut-être mettre un poème d’Aragon. Ou un texte de Massera. Ou un mot bien senti d’un père fondateur sur la liberté irréductible du théâtre (genre  : « le théâtre c’est bien », signé Jean Vilar). Ou du Bourdieu. Ou du Foucault (ou un autre soixante-huitard bien suspect, hahaha). Ou une photo de Lénine. Ou alors, en hommage à Alstom, les paroles de Joe Dassin : « Ça va pas changer le monde ».

Ça va pas changer le monde ? Nous verrons bien. Restons groupés, comme dit Xavier*.

Amitiés, Benoît*

NB :
- *Henri : H. Taquet, directeur
- Elise : E. Ruysschaert, secrétaire générale
- Xavier : X. Croci, directeur du Forum culturel de Blanc-Mesnil
- Benoît : B. Lambert, metteur en scène associé.

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