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COLOMBIE : AU-DELÀ DU "CAS" INGRID BETANCOURT... - vox-populi.net

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COLOMBIE : AU-DELÀ DU "CAS" INGRID BETANCOURT...COLOMBIE : AU-DELÀ DU "CAS" INGRID BETANCOURT...

vendredi 18 juillet 2008, par Laure Dupau

Le 2 juillet dernier, vers 21h15, était annoncée sur toutes les chaînes de télévision françaises la libération de l’ancienne candidate à la présidence colombienne Ingrid Betancourt. Le même jour, Valdiris Padron, une colombienne de 32 ans, engagée dans le mouvement de défense des personnes déplacées en Colombie, était abattue en pleine rue. Si Ingrid Betancourt, dont la captivité et la libération ont été largement médiatisées, est en passe de devenir une icône dans notre imaginaire collectif, Valdiris Padron, quant à elle, reste une parfaite inconnue pour nous. Pourtant, le 2 juillet, son nom est venu s’ajouter à la longue liste des militants pour les droits humains assassinés en Colombie. Elle est la troisième victime de ce type de violence depuis le début de l’année 2008.
Derrière l’image souriante de l’ex-otage franco-colombienne se cache une réalité peu relayée, celle-là, par les médias. Combien de femmes en Colombie, en ce moment même, sont déplacées, enlevées, violées, torturées, prises au piège entre les tirs croisés des guérilleros, de l’armée colombienne régulière et des milices paramilitaires ?

UNE VIOLENCE INVISIBLE

La violence exercée contre les femmes en Colombie est d’autant plus forte qu’elle est peu visible et sous-évaluée.
Selon La Mesa de Trabajo Mujer y Conflicto Armado, la crainte de représailles, le manque de confiance dans les institutions judiciaires et politiques et la forte impunité dont jouissent les criminels sont autant d’obstacles aux témoignages et dénonciations.
À cela s’ajoute la quasi impossibilité de récolter de manière rigoureuse des données permettant d’évaluer les crimes commis envers les femmes. En effet, dans un pays totalement divisé, où le gouvernement est loin d’avoir la maîtrise de son territoire, on imagine mal comment ce même gouvernement pourrait recenser les victimes du conflit armé.
La Colombie (1 139 000 km²) est en fait un morcellement de zones que se disputent essentiellement trois protagonistes. D’une part, il y a les mouvements révolutionnaires tels que les FARC et l’Armée de libération nationale (ELN). D’autre part, les troupes de paramilitaires, anciennes milices privées, créées pour protéger certaines familles et autres narcotrafiquants contre les guérillas, combattent, elles aussi, pour exercer leur autorité sur les populations des terres qu’ils contrôlent.
Enfin, l’armée colombienne régulière n’hésite pas à s’appuyer sur les paramilitaires dans leur lutte contre les guérillas. Une multitude d’acteurs pour un enjeu principal : la maîtrise des zones de production et de commercialisation de la drogue.

Pour avoir une idée de la situation que vivent les colombiennes au quotidien, il est donc nécessaire de recouper les données dispersées entre les organisations de protection des femmes et des Droits de l’Homme, les organismes privés et les bureaux de l’État colombien.
Voici pourquoi nous vous proposons la traduction d’un extrait du premier rapport rédigé par La Mesa de Trabajo Mujer y Conflicto Armado à l’attention de (la rapporteuse spéciale de l’ONU à propos de la violence contre les femmes) :

"Les assassinats de femmes à cause du conflit armé ont augmenté au cours de l’année 2000. [...] En un an, entre octobre 1999 et septembre 2000, 363 femmes ont perdu la vie pour cause de violence sociopolitique. Parmi elles, 311 sont mortes en dehors des combats (dans la rue, chez elle, sur leur lieu de travail) [Sur ces 311],277 ont été victimes d’exécutions sommaires et meurtres politiques, 27 de disparitions forcées et 7 de meurtres dirigés contre des personnes socialement marginalisées."

Ces chiffres dramatiques datent du début des années 2000. Depuis lors, La Mesa de Trabajo a rédigé cinq nouveaux rapports, dont le dernier a été écrit et publié en décembre 2006.
Les exactions dirigées contre les femmes colombiennes n’ont pas cessé depuis lors.

Selon le sixième rapport de l’organisation :
"Dans la période comprise entre janvier 2002 et juin 2006 au moins 1608 femmes ont perdu la vie à cause de la violence sociopolitique.
Dans le détail : 233 sont mortes dans les combats et 1375 hors des combats. Parmi ces dernières, 1139 sont mortes lors d’exécutions sommaires et homicides politiques, 63 ont été victimes de meurtres dirigés contre des personnes socialement marginalisées et 173 de disparitions forcées.
"

À ces meurtres s’ajoutent les violences et mutilations sexuelles, qui sont l’une des formes communes de violence subies par les femmes. Dans son ouvrage intitulé Palabras, representaciones y resistencias de mujeres en el contexto del conflicto armado colombiano, l’organisation La Ruta Pacifica décrit la violence sexuelle comme "une arme de guerre, une manière de déshonorer l’ennemi ou comme un trophée à conquérir".

Cependant, les meurtres et les viols ne sont, malheureusement, que la partie visible de l’iceberg. La violence physique est toujours la plus facile à appréhender. Les déplacements forcés, qui ont touché environ trois millions de colombiens, sont source de violences économiques, psychologiques et sociales. La perte de leurs biens et de leurs terres, la difficulté de retrouver du travail dans les centres urbains où elles sont marginalisées marquent une véritable régression économique pour ces femmes qui ne peuvent accéder qu’aux travaux les moins bien rémunérés.
Par ailleurs, l’une des premières causes de déplacement est l’assassinat du chef de famille. À la suite de cette perte, la femme se voit propulsée à la tête de la famille et doit donc assumer, en plus de ses propres besoins, la survie des siens. La reconstruction est d’autant plus difficile que tous les liens sociaux et repères culturels de ces femmes sont détruits lors des déplacements. Paula Andrea Rossiasco, qui a travaillé pour l’agence gouvernementale de Colombie en matière de développement FONADE (Fond Financier de Projets de Développement), a réalisé un rapport très intéressant et bien documenté sur les "Femmes chefs de familles déplacées en Colombie."

Voici un extrait de ce rapport :

"Le Réseau de Solidarité Sociale a fait un effort d’attention au sujet de la situation de ces femmes [les femmes chefs de famille]. A cet égard, le Réseau a enregistré le sexe des chefs de famille dans les registres du Système d’enregistrement des populations Déplacées (SUR) de 2002 et les a rendu accessibles au public. Au 15 décembre 2002, 30 203 foyers ayant une femme à leur tête ont pu être comptabilisés comme déplacés au cours de l’année. Cela représente 35,7% de l’ensemble des familles déplacées au cours de cette période. De toutes les familles déplacées et ayant une femme à leur tête depuis 1995 (c’est-à-dire 84 726 familles), 94,9% ont du fuir leur foyer entre 2000 et 2002, ce qui montre la détérioration dramatique de la situation vécue par les femmes colombiennes ces trois dernières années."

Pourtant, face à cet état de fait plus qu’inquiétant, la mobilisation des autorités nationales et internationales ne semble pas être à la hauteur de cette situation qui revêt tous les aspects d’une crise humanitaire majeure.

DES FEMMES ABANDONNÉES

Depuis quelques jours, le président colombien Alvaro Uribe est présenté dans le monde entier comme le héros qui a tenu tête aux FARC et qui, cerise sur le gâteau, les aurait trompés.
S’agit-il du même Alvaro Uribe, à la tête d’un gouvernement largement compromis avec les milices paramilitaires, elles-mêmes responsables de nombreux massacres dans les régions qu’elles tiennent sous leur joug ?
Vu de France, le diable en Colombie ne semble pas vêtu de rouge mais de vert, à l’image de l’équipement militaire porté par les guérilleros des FARC.
Cependant, dans le sixième rapport de la Mesa de Trabajo Mujer y Conflicto Armado, un chiffre nous interpelle : 63,48% des meurtres de femmes sont attribués à l’État colombien, contre 36,53% attribués aux guérillas.
Pourtant, à travers les média, ce sont bien les FARC qui sont pointés du doigt et désignés comme le fléau numéro un du pays.

L’organisation de défense des femmes et des droits humains détaille ces chiffres : sur les 63,48% des femmes tuées par l’État, 12,52% des meurtres ont été perpétrés directement par des agents de l’État ; les 50,96% restant sont dus à la négligence, à la tolérance ou à l’approbation des violences commises par les groupes paramilitaires.

À l’origine, les milices paramilitaires ont été créées pour protéger les populations des guerilleros et des narcotrafiquants, à une époque où les Colombiens ne comptaient plus sur l’armée nationale pour assurer leur protection. Mais ces groupes d’autodéfense unis de Colombie ont peu à peu joué le même jeu que les guerilleros, se livrant à des exécutions sommaires en pleine rue.
Dans un article du 4 juillet 2003, le principal journal de Colombie, El Tiempo, rapporte que "les groupes paramilitaires ont un effectif d’hommes armés qui représente le double de celui de l’ELN et la moitié de celui des FARC. Ce sont les groupes qui, ces dernières années, ont le plus augmenté. Même avec un effectif moindre que ceux des guérillas, ils ont commis la même quantité d’assassinats civils et ont dépassé le nombre des massacres commis par les guérilleros.
Cependant, l’image du protecteur devenu bourreau est un peu caricaturale : dans certaines zones les colombiens reconnaissent que les AUC ont fait fuir les guérillas et ont apporté une certaine sécurité. Mais à quel prix ?
Dans son rapport du 9 mars 1998, la Haut-Commissaire des Nations Unies cite le Défenseur du peuple : "les groupes paramilitaires sont devenus le bras illégal de la force publique ; ils exécutent pour son compte le sale travail que son caractère d’autorité assujettie à la loi l’empêche de faire
"

Cette protection que semble offrir le Président Uribe aux groupes paramilitaires reflète sa politique sécuritaire que dénoncent les organisations de défense des droits de l’Homme.
Fer de lance de cette politique : la loi anti-terroriste votée par le Congrès colombien en 2003. Cette loi prévoit que "les Forces armées pourront détenir des personnes pendant une durée maximale de 36 heures, perquisitionner leur domicile ainsi que vérifier et intercepter des communications sans contrôle judiciaire préalable. Par ailleurs, des renseignements personnels de tous les habitants du pays seront versés dans un fichier auxquels les autorités militaires auront accès, et les Forces armées pourront exercer des fonctions de police judiciaire, y compris procéder à l’établissement des preuves et à l’interrogatoire des suspects."
Joli mélange des pouvoirs...
L’ASFADDES (Association des familles de détenus et de disparus) craint une augmentation du nombre de disparitions forcées dont le nombre était déjà de 6300 en 2003.

La prise en considération de ce problème au niveau international est à l’image du traitement médiatique qu’on lui réserve.
En Novembre 2001, la Colombie a reçu la visite du rapporteur de l’ONU pour les droits de l’homme, Madame Radhika Coomaraswamy.
Après avoir dressé une liste de recommandations- présentée devant la commission des droits de l’Homme de l’ONU- en ce qui concerne la prise en charge et la protection des femmes victimes du conflit armé, l’ONU n’a pas transformé ses paroles en actes. Depuis lors, La Mesa de Trabajo Mujer y Conflicto armado n’a cessé d’interpeller, via des rapports annuels, le bureau onusien en charge de la question des droits de l’homme, et plus particulièrement de la femme, en Colombie.
Jusqu’en 2006, date du dernier rapport publié par l’ONG, ces interpellations sont restées lettre morte.

UNE RECONNAISSANCE IMPOSSIBLE ?

La Commission nationale de réconciliation et de réparation, instituée par la loi "Justice et paix" de 2005, représente-t-elle une petite lueur d’espoir pour les Colombiennes ? Cette Commission signale la volonté du gouvernement d’écouter les victimes du conflit et de mettre en place des moyens de réparation, que les familles aient subies la violence des guérilleros ou des paramilitaires.
Le but affiché est vraiment de "faire la paix" avec les groupes paramilitaires pour lesquels l’heure est, en partie, à la démobilisation.
On peut cependant se poser des questions quant à l’efficacité de cette commission dans la mesure où, d’une part, ni les FARC ni l’ELN, n’ont déposé les armes, et où, d’autre part, tous les paramilitaires n’ont pas été démobilisés. Certains d’entre eux ont même été extradés vers les Etats-Unis, au grand désespoir des familles colombiennes qui demandent justice.

Face à un gouvernement plus engagé dans une guerre ouverte avec les FARC que dans la réparation des victimes, des femmes continuent de lutter à leur niveau, avec leurs moyens, mais jamais sans risques.
En effet, le combat de ces femmes au sein des organisations de défense des droits de l’homme s’accompagne d’un lourd tribut à payer. Dans un entretien publié sur RISAL, Leonora Castaño, membre fondateur de l’ANMUCIC (Association nationale des femmes paysannes, noires et indigènes de Colombie), relate :

"Durant les dernières années, on a assassiné 35 de nos dirigeantes, 31 des mains de groupes paramilitaires, deux par l’armée et deux autres par la guérilla du nord de Santander."

Elle-même menacée dans son pays, elle a du s’exiler en Espagne pour ne pas subir le même sort que des centaines de femmes engagées. Comble de l’ironie, le motif principal pour lequel elles sont arrêtées par la police nationale est... la rébellion contre le gouvernement colombien.
Les Colombiennes ne peuvent peut-être compter que sur elles-mêmes pour obtenir la reconnaissance de leurs droits.
C’est le pari qu’a fait la Ruta Pacifica qui, depuis 1996, réunit tous les 25 novembre de plus en plus de femmes lors d’une marche symbolique.

En tant qu’êtres humains, nous ne pouvons que nous réjouir de la libération d’Ingrid Betancourt, malgré la dramatisation médiatique de l’événement - version christique - qui en irrite déjà certains. Toutefois, il nous est impossible d’ignorer que pour une Colombienne libérée, des centaines restent prisonnières d’un pays rongé par une guerre civile.

Pour aller plus loin :

- Le rapport de la Haut-commissaire des Nations unies Mary Robinson (lecture vivement conseillée).

- Infos sur la loi anti-terroriste :
http://www.alterinfos.org/spip.php?article1087
http://www.ifex.org/fr/content/view/full/56811/
Un rapport d’Amnesty

- Article "La « Ruta Pacifica » des femmes colombiennes, un exemple de résistance civile" : RISAL - Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine
URL : http://risal.collectifs.net/
Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), supplément La Triple Jornada, México, 05-04-04.
Traduction : Hapifil, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

- Article "Ces femmes victimes du conflit colombien" : RISAL - Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine
URL : http://risal.collectifs.net/
Source : Il Manifesto, 05-03-04.
Traduction et adaptation pour Le Courrier : Fabio Lo Verso.

- Article ’Femmes chefs de famille déplacées en Colombie" : RISAL - Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine
URL : http://risal.collectifs.net/
Source : : Colombia Journal (www.colombiajournal.org), juin 2003.
Traduction : Thierry Thomas, pour le RISAL.

- Merci par ailleurs au site ardechepouringrid.azul-fr.com pour l’illustration de ce sujet.

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